Détours: Je dois d’abord vous demander pourquoi L’Absolu littéraire et pourquoi vous avez senti le besoin d’écrire ce livre à la fin des années ’70 ?
Philippe Lacoue-Labarthe: La fin des années ’70 c’est le moment où le livre a été publié. Le projet, quant à lui, était plus ancien. Déjà le numéro 21 de Poétique (1975), dont Gérard Genette m’avait confié la direction, réservait, sous le titre très général de Littérature et Philosophie, une large place à la problématique du romantisme d’Iéna. Il s’agissait en réalité d’un viel intérêt. La racine du projet était double.
Il y avait tout d’abord que Jan-Luc Nancy et moi, pour des raisons qu’il serait trop long d’exposer ici, avions concentré l’essentiel de notre travail depuis le début des années ’70 sur Nietzsche, sur le “premier Nietzsche”. En traduisant ou retraduisant, en allant voir ce qui se passait du côté de l’enseignement de Nietzsche, en interrogeant les présupposés d’un livre comme La Naissance de la tragédie, nous nous sommes aperçus qu’il n’y avait pas seulement un arrière-fond philosophique ou métaphysique, comme Heidegger l’avait magistralement fait venir au jour, mais toute une réélaboration de thèmes ou de motifs venus de la “théorie littéraire” du romantisme ou du pararomantisme. Nietzsche nous est apparu assez largement tributaire du romantisme sur lequel Heidegger, il ne faut pas l’oublier, a très peu insisté. Cela nous a conduit naturellement à vouloir en savoir un peu plus, à lire ou à relire les textes majeurs. c’est le moment où Nancy a entrepris la traduction du Cours préparatoire d’Esthétique de Jean Paul, réputé intraduisible. C’est aussi le moment où je me suis surpris à travailler sur la Lucinde de Friedrich Schlegel qui apparemment n’intéressait pas grand monde.